VIVRE PARMI LES CARNIVORES
Marjolaine Jolicoeur
Cet été à Expo-Québec, je cherche un plat végétarien parmi les différents stands d'alimentation servant de l'autruche, des pattes de grenouilles, du foie gras et du bison. Je questionne un serveur pour savoir si les légumes thaïlandais sont bien sans viande, en insistant sur le fait que j'étais végétarienne. "Oui, oui, il n'y a pas de viande dedans " m'assure-t-il. Puis il m'offre de la sauce de poisson. - "Je ne mange pas de poisson, je suis végétarienne". (En fait, je suis végétalienne, mais peut-être pas le moment pour expliquer la nuance) - "Mais les végétariens mangent du poisson"! - - "Non, les végétariens ne mangent pas de poisson, rien d'animal"
- "Mais vous savez cela s'appelle de la sauce au poisson, mais il n'y a pas nécessairement du poisson dedans" me dit alors le serveur. - Mais logiquement, si cela s'appelle de la sauce au poisson, c'est qu'il y a du poisson dedans, non?
- "Comme ça jamais de viande, de poisson, jamais de protéines? - "Oui, je mange des protéines dans le tofu, les légumineuses" ...
Ce genre de dialogues entre végés et carnivores, le récent livre de Carol J. Adams "Living among Meat Eaters" en contient plusieurs. Une constatation en parcourant ce "guide de survie pour végétarien(nes": les végés vivent très souvent les mêmes expériences, les mêmes histoires d'ignorance, de frustration, d'hostilité, de sarcasme et de sabotage de la part d' ami(es) carnivores, des collègues de travail, du conjoint, des enfants, de la famille et ... des serveurs de restaurant.
Adams a écrit de nombreux livres dont le célèbre "Sexual Politics of Meat" (1990) dans lequel elle fait le lien entre la consommation de viande et le patriarcat, entre l'exploitation des femmes et celle des animaux. Elle vit au Texas, pays des cowboys et des boeufs, ce qui ne l'empêcha pas d'abandonner la viande dans sa jeune vingtaine. En visite chez ses parents lors d'un congé universitaire, son cheval bien-aimé se fit tirer accidentellement dans son pâturage non loin de la maison, par un chasseur. Ce soir-là, Adams pensait à son cheval tout en en dévorant son hamburger. Elle se mit à réfléchir au fait qu'elle pensait à son animal mort tout en dévorant un autre animal, mort lui aussi. Quelle était la différence entre une vache morte et son cheval mort qu'elle devait enterrer demain? Elle ne trouva aucun argument éthique pour défendre ce genre de favoritisme qui excluait la vache de ses préoccupations seulement parce qu'elle ne l'avait pas connu personnellement. A partir de ce moment, elle fit le voeu de ne plus manger de viande.
Si pour plusieurs prendre la décision de devenir végé est relativement facile, vivre en tant que végé s'avère souvent plus problématique, comme le souligne Adams. Notre monde est structuré pour les carnivores. Il y a un compartiment marqué "viande" dans les réfrigérateurs. Les publicités véhiculent le message que la viande est délicieuse et essentielle. A la télé, les émissions culinaires présentent presque toujours des recettes de viande et de poisson et on y cuisine les plats végétariens comme il y a trente ans, avec beaucoup de fromage et d'oeufs. (Et ce sont toujours, curieusement, de grands chefs mâles qui montrent aux femmes comment faire la cuisine)
Pour ma part, depuis mes débuts de végé dans les années l970, la situation du végétarisme au Québec s'est énormément améliorée. On trouve une multitude de produits végétariens, du tofu, du seitan, dans toutes les épiceries et ce même loin des grands centres urbains.
Nous sommes aussi plus nombreux et plus militants.
Liste des produits et aliments
végétariens disponibles au Québec
Vous pouvez retrouver ces produits chez: IGA, IGA EXTRA, MÉTRO, MÉTRO PLUS, MAXI, LOBLAWS, PROVIGO, SUPER C etc.,... si vous ne trouvez pas ces produits dans les comptoirs de votre supermarché vous n'avez qu'à demander à votre gérant d'épicerie d'en faire la commande.
SITES WEB DES COMPAGNIES QUI OFFRENT DES PRODUITS VÉGÉTARIENS OU VÉGÉTALIENS
LE CRI DE LA CAROTTE
Il y a énormément de jeunes qui deviennent végés par non-violence envers les animaux. Ce qui pas changé? La mauvaise foi, les arguments naiseux et surtout les jokes plates de certains carnivores.
Un végé ne doit jamais, au grand jamais - du moins publiquement - faire de l'humour sur le dos des carnivores, sur le plaisir pervers de tuer des chasseurs ou sur l'odeur des cadavres animaux. Immédiatement il pourra être taxé d'intégriste et de fanatique. On nous répète qu'il faut respecter les habitudes alimentaires des carnivores, mais ce respect les végés n'y ont pas toujours droit. Le végé doit toujours rire quand quand on lui dit que " les patates hurlent et les carottes crient". Dans un récent souper, par ailleurs fort amical, un comique me dit, en me servant, que "ma salade avait été étouffée avec compassion", ce qui a bien fait rigoler un chasseur attablé. Parfois on a le goût de répondre que la souffrance d'une vache n'a absolument rien de comparable avec celle d'une carotte, mais parfois aussi on a seulement envie de prendre l'assiette en silence,
par lassitude devant tant de mauvaise foi.

UN TROU DANS LA CONSCIENCE
A table un végé n'a guère besoin de parler. Le seul fait de ne pas manger comme les autres va faire en sorte que tous les autres invités vont lui poser des questions. Mais attention aux réponses. Elles peuvent parfois amener, de la part des carnivores, une fermeture et un blocage. Parce que se sentant jugés, ils prendront tout à un niveau très personnel. Qui est-il ce végé Taliban qui se croit meilleur, plus pur que les autres?
Viendra alors l'habituelle litanie: les végés souffrent de désordres alimentaires, de carences, ils ne mangent que de la salade, ils n'ont pas dépasser leur syndrome de Bambi, ils sont trop émotionnels, ils n'acceptent pas la mort, si on arrêtait de tuer les animaux nous serions envahis par leur nombre, les animaux sont faits pour être mangés, l'humain est un prédateur, les vrais hommes mangent de la viande, il est impossible de vivre sans protéines animales, il vaut mieux se préoccuper des humains que des animaux, je me sens faible quand je ne mange pas de viande, la cuisine végétarienne est longue à préparer, etc. etc. La remarque la plus colorée de mon répertoire et venant d'une carnivore: "Vous n'avez pas trop le teint verdâtre pour une végétarienne!".
Sous ces inepties frôlant le délire se cache très souvent un profond attachement au goût de la viande et du poisson (les cannibales aiment aussi le goût de la chair, aimerions nous parfois répondre). La peur du changement est aussi un facteur pour ne pas abandonner les habitudes carnées, la peur de ne pas être comme les autres, de faire bande à part, de ne plus être aimé. Pour plusieurs, la viande porte en elle une mémoire émotionnelle qui rappelle la cuisine de l'enfance, de leur mère ou des événements heureux comme leur anniversaire ou Noël. Les rituels, une autre raison aussi pour continuer à manger de la chair animale. Fêter Noël sans une dinde morte sur la table parait impensable, c'est tout de même la tradition. Si mon ancêtre battait sa femme tous les soirs de Noël après avoir trop bu, faut-il que ses descendants poursuivent eux aussi la tradition?
Pourquoi cet attachement à un rituel aussi macabre que celui de tuer des milliards de dindes afin de commémorer une Fête de partage et de non-violence? Aimons-nous les uns et les autres, mais de grâce n'oublions pas les dindes et les cochons des tourtières. Comme le fait remarquer avec justesse Adams, les carnivores ont un "trou dans leur conscience". Même en sachant l'horreur de l'abattoir, même en détenant toutes les informations sur l'exploitation animale, les carnivores continuent tout de même de manger de la viande, préférant se fermer les yeux et le coeur. Ils savent la vérité, mais ne veulent pas la voir. Ils affirment aimer les animaux, mais les mangent tout de même. La plupart des carnivores ont un peu honte et, à un niveau inconscient, se sentent coupables de manger de la viande (surtout devant un végé). Le végé, même silencieux, est un témoin gênant Il rappelle constamment aux carnivores que leur consommation de viande est trouée de contradictions. Et que la viande appartenait à un animal ayant, tout comme nous, des yeux et une mère. Etre végé pour des raisons de santé est moins dérangeant. Les raisons philosophiques, spirituelles ou éthiques, lorsqu'elles sont abordées, remettent douloureusement en cause notre rapport avec ces animaux que nous dominons mais aussi avec les autres humains et la planète. L'humain préfère régner en haut de la pyramide et non pas vivre dans un cercle où tout est interdépendant et relié. Pas trop de questions. Surtout pas de détails macabres, s.v.p. Le changement fait peur, il fait mal. Le carnivore veut continuer à manger de la viande, alors que très souvent il serait tout à fait incapable de tuer de ses propres mains son souper de chair animale.
DES TRUCS BIEN CONCRETS
La vision globale du végé peut être une source de conflits. Pour le végé la viande est un cadavre dans une culture de la mort alors que pour le carnivore la viande donne la vie. Mais des solutions et des réponses, les végés en ont plusieurs face aux carnivores. Chaque cas est différent, chaque situation. Adams recommande, avec humour, de parler aux carnivores comme on le ferait avec un animal sauvage. Doucement et sans faire de gestes brusques. Si quelqu'un mange de la viande devant nous, ce n'est peut-être pas le temps de sortir une copie de "Se nourrir sans faire souffrir de John Robbins et de faire une conférence sur la souffrance des animaux et le végétarisme. Aucun discours ne ramènera la dinde morte les pattes en l'air sur la table.
En réponse aux questions et aux sarcasmes, nous avons toujours le choix de parler ou de nous taire. Nous ne sommes pas obligés d'entrer dans le drame des carnivores, de se faire manipuler par eux et de gâcher notre repas par des émotions négatives. On peut offrir d'envoyer par la poste des dépliants, des articles sur le végétarisme ou de conseiller des sites web, des vidéos décrivant ce qui se passe vraiment dans les abattoirs, un livre, des recettes sans viande. Si le végétarisme est une prise de position contre la souffrance, la violence, les guerres, la destruction planétaire, la domination et les famines, il faut alors être bien informé pour faire passer l'information.
Etre végé c'est prendre position, ne pas avoir peur d'exposer ses idées, s'impliquer, militer mais aussi cuisiner des festins aux carnivores afin de leur démontrer que nous ne faisons pas que picorer des graines. Le mot "tofu" doit être évité le plus possible et être incorporé sans le nommer. Au seul son de "tofu", certains carnivores grimacent et peuvent se mettent à courir tout droit devant eux à perdre haleine, afin d'échapper à l'immonde carré blanc. Ils mangent sans sourciller des saucisses fabriquées avec le rectum, la queue et les entrailles du cochon, mais celles au tofu ont pour eux un goût bizarre. Un ami, chef dans un resto végétarien, met du tofu dans ses préparations mais sans le spécifier sur son menu. Ni vu, ni connu, et les clients trouvent sa cuisine au tofu tout à fait délicieuse.
Par expérience, les gens réagissent mieux quand on leur parle du végétarisme comme un acte éthique face à la violence envers les animaux, que nous ne mangeons pas de chair animal pas compassion, que nous ne voulons pas être les complices de toute cette cruauté. Les grandes théories sur les gaz à effets de serre reliés à l'élevage des animaux et au réchauffement de la planète avec statistiques à l'appui, peuvent s'avérer compliquées autant à expliquer qu'à comprendre. Le végétarisme versus la santé amènera l'inévitable: "Ouais, moi ma grand-mère est morte à 99 ans et elle mangeait de la viande trois fois par jour". Même un enfant en très bas âge peut comprendre la souffrance des animaux et s'identifier à leur douleur. Tout le monde aime son chien et son chat et peut faire un lien avec la sensibilité du cochon et du poulet. Une amie m'a raconté comment elle et son compagnon devinrent végés. Leurs deux petites filles de 6 et 8 ans décidèrent brusquement un jour d'arrêter de manger de la viande. Elles ne connaissaient aucun végé dans leur entourage mais elles aimaient profondément les animaux. Maintenant toute la famille est végé et cette amie milite activement pour le végétarisme et les droits des animaux.
Concrètement les végés devront parfois apporter leur repas, c'est inévitable. Lors d'un récent baptême dans ma belle-famille, le "bar à salade" comportait de la viande dans toutes les préparations: du bacon dans la salade verte, du jambon dans celle au macaroni, des crevettes dans celle au riz et elles étaient toutes noyées dans une épaisse couche de mayonnaise. Pour ajouter à cette orgie des protéines et de souffrance animale, un "cipaille" avec des pommes de terre et plusieurs sortes de viandes, accompagné de fèves au lard. Seuls végés parmi la centaine de convives, notre lunch à mon compagnon et moi, de tofu, de légumes et de crudités, amena bien des questions. Incrédule, une voisine de table nous a demandé : "mais cela ne vous manque jamais de manger un bon steak"?
Beaucoup de carnivores ont de la difficulté à comprendre que la viande nous répugne, tout comme son odeur. Même voir cuisiner de la viande à la télé est une source de dégoût. Un carnivore qui grignote une cuisse de poulet ressemble pour nous à du cannibalisme et le sang qui coule dans l'assiette nous lève le coeur. Comment peut-on manger du poisson quand cela sent si mauvais dans la poissonnerie qui le vend?
Manger en compagnie de carnivores peut parfois, par nos réponses ou notre seule présence, les aider à réfléchir sur leur alimentation carnée. Mais cela peut aussi engendrer en nous du découragement et une profonde tristesse. Une tante qui venait, il y a peu de temps, de se faire enlever le pancréas et devait se piquer plusieurs fois par jour à l'insuline s'écria, devant ma surprise de la voir manger un steak avec un grand verre de lait: "Mon Dieu! Ma chère enfant! Mon médecin m'a dit que j'avais besoin de protéines!"
Si les végés doivent surmonter toutes sortes d'émotions en prenant leur repas, il doivent, par ailleurs, toujours rester fiers de leur voeu de ne pas toucher à la chair animale et être en paix avec cette décision. Et ce même si on balance devant leur nez une saucisse en leur grognant
" Hum.! Hum! Tu manques quelque chose"! Ou qu'ils peuvent manger la sauce "presque" végétarienne, puisqu'elle ne contient que de "très petits morceaux de viande". Ou qu'on leur dise que la soupe est végétarienne mais faite avec "un peu" de bouillon de poulet et le gâteau avec "un peu" de gélatine et "un peu" d'oeufs. On a beau être végé depuis plusieurs décennies, notre entourage est parfois tellement loin du végétarisme/végétalisme que ses tentatives de corruption relève bien plus de l'ignorance que du sabotage.
Carol J. Adams conseille le plus souvent le dialogue paisible, la non-confrontation ou le silence devant les attaques des carnivores. Respirons par le nez et tournons-nous la langue sept fois. Il est vrai que pour trouver la paix dans le monde, nous devons avant tout l'avoir dans notre coeur. Pour ma part, plus je vieillis et plus il m'est difficile de ne pas céder à la révolte , à l'indignation et à la colère. Oui, parfois il faut garder le silence mais d'autres fois on a seulement envie de dire : "ferme toi donc pis mange-le ton cadavre". La planète se meurt à cause du pouvoir de l'argent, du gaspillage des ressources, de la domination des plus forts, à cause de la peur aussi, de la paranoïa et des "trous dans la conscience". Les chasseurs sont restés au stade du Cro-Magnon. Les abattoirs débordent du sang animal, de violence et de bêtise humaine. Les animaux hurlent et leur détresse obscurcit la Terre. Plus je vieillis et plus je dois travailler mon ahimsa. Mais personne n'a jamais dit que la non-violence était un chemin facile à suivre sur notre planète.
Living Among Meat Eaters: The Vegetarian's Survival Handbook
Carol J. Adams - Continuum 2003
Aussi de la même auteure: The Sexual Politics of Meat - The Pornography of Meat - The Inner Art of Vegetarianism et Prayer for animals