ACCUEIL AHIMSA

Entrevues

Histoires vécues

Témoignages

Récits végés

L'animal dit:


DROITS DES ANIMAUX: Pour la fin de l'esclavage

Entrevue avec le juriste Gary L. Francione Gary

L. Francione est professeur de droit à la Rutgers University School of Law à Newark, dans le New Jersey. Il fut le premier en l984, à présenter avec sa femme le professeur Anna E. Charlston, un cours sur les droits des animaux dans une faculté universitaire américaine. Il est l'auteur de plusieurs livres : Introduction to Animal Rights : Your child or the dog? - Animals, property and the Law - Rain without thunder: the ideology of the animal's rights mouvement. Son ouvrage Vivisection and dissection in the classroom : A guide to conscientious objection a servi à de nombreux étudiants américains et étrangers pour l'obtention d'alternatives à l'utilisation d'animaux dans leurs cours de dissection. Il a aussi représenté un certain nombre d'organisations et de défenseurs des animaux dans différents procès aux États-Unis.

http://www.nameitmurder.com/

Comment Francione en est-il venu à accorder aux animaux le droit de ne pas être traités comme la propriété des humains et à militer pour l'abolition de l'exploitation animale? En 1978, dans son cours de droit, Francione déclare devant d'autres étudiants qu'il trouve tout à fait absurde l'idée de donner des droits aux animaux. Une collègue lui demande alors s'il croit que son habitude de manger de la viande soulève des questions morales. Il répond que non, du moment que les animaux sont tués humainement, il ne voit pas de problème et que des lois existent pour protéger les animaux. Cette collègue l'invite alors à se rendre dans un abattoir. Cette visite dans ce lieu de douleur animale déclenche son végétarisme: «En revenant chez moi, j'ai jeté mes derniers morceaux de viande».

En tant que jeune avocat maintenant végétarien, il réalise peu à peu, en étudiant toutes les facettes de l'exploitation animale, que les animaux possèdent effectivement des «droits moraux». S'ils possèdent de tels droits, quelle est la justification morale des humains pour les utiliser lors d'expériences scientifiques, les chasser, les exhiber dans les zoos, les cirques, d'en faire des manteaux, des objets sexuels ou de s'en servir comme nourriture? Qu'ils soient traités, élevés ou tués humainement, cela ne change en rien à la profonde injustice de leur exploitation. Cette prise de position abolitionniste en fait un végétalien; il abandonne les produits laitiers après avoir compris que les vaches souffrent aussi cruellement et qu'elles finissent, tout comme les bœufs, dans l'horreur de l'abattoir : «Je pense qu'il y a plus de souffrances dans un verre de lait qu'il n'y en a dans une livre de steak.» Nous ne pouvons parler des droits des animaux tout en les mangeant et en leur ôtant le droit de vivre simplement parce que nous aimons le goût de leur chair : «C'est tout à fait bizarre de caresser un animal et de planter une fourchette dans un autre.»

Même si Francione trouve inconcevable d'élever des chiens et des chats en tant qu'animaux domestiques, la réalité sordide des refuges pour animaux qui débordent justifie l'adoption d'animaux en détresse. "Nous vivons avec cinq chiens. Nous les avons adopté d'un refuge où ils auraient été tués et un vient de la rue. Je ne les considère pas comme ma propriété mais plutôt comme des réfugiés. Nous ne devrions pas faire en sorte que des animaux domestiques viennent au monde. Et cela inclut les chiens, les chats, etc. Nous devrions prendre soin de ceux qu'il y a ici puisqu'ils ne peuvent pas prendre soin d'eux-mêmes, c'est en cela que consiste le fait d'être un animal domestique. »

Si Francione milite pour la libération des animaux, il milite aussi pour la libération des humains. «Le problème est que nous avons une culture hiérarchique dans laquelle les hommes blancs riches sont en haut, et tous les autres sont plus en bas, avec les animaux non-humains tout en bas. Si jamais nous arrivons à créer les conditions pour un changement significatif pour les non-humains, nous aurons à quitter le modèle patriarcal, hiérarchique qui façonne notre culture présentement. »

Mais pour en finir avec toutes les exploitations et les injustices, il est important de rejeter la violence et d'adhérer à l'ahimsa - du sanskrit non-violence: «La base de mes idées à propos des droits des animaux vient du principe nommé ahimsa. C'est un concept indien qui provient, entre autres, du jaïnisme et qui rejette toute forme de violence. Selon moi, toute violence est toujours mal . (...) La position pour les droits des animaux est le rejet ultime de la violence. C'est l'affirmation ultime de la vie. Je comprends le mouvement pour le droit des animaux comme la progression logique du mouvement pour la paix, qui vise à en terminer avec le conflit entre les humains. Le mouvement des droits des animaux recherche idéalement à aller plus loin sur ce chemin et d'en terminer avec le conflit entre humains et non-humains. »

Dans l'entrevue qui suit, les propos du juriste Francione peuvent paraître provocateurs, voire même extrémistes aux yeux de certains. Ils permettent cependant un débat d'idées sur ce qu'est véritablement donner des droits aux animaux. La position abolitionniste de Francione se base sur la fin totale de toutes les exploitations. Elle diffère grandement de la position welfarist du philosophe Peter Singer, par exemple, pour qui les animaux peuvent être exploités par les humains du moment que l'animal est traité "humainement". Francione juge sévèrement la position de Singer tout comme les lois welfarists (pour le bien-être animal) qui ne peuvent apporter une véritable libération aux animaux tant et aussi longtemps que ces derniers seront légalement considérés comme des propriétés. La position fondamentale que défend Francione repose sur le fait que toutes les exploitations animales doivent être abolies et non seulement réformées, puisqu'il est moralement inadmissible d'enlever la vie à un animal. (À noter: vegan a été traduit par végétalisme, mot plus courant dans le Québec francophone, que celui de vegane en Europe.)

- Que pensez-vous du mouvement pour les droits des animaux aux États-Unis?

Il n'y a pas de mouvement pour les droits des animaux aux États-Unis. Il y a seulement un mouvement welfarist (pour le bien-être des animaux) qui fait la promotion d'une exploitation "humanitaire" des animaux. Pour pouvoir évoquer les droits des animaux, il est essentiel de comprendre les arguments de base, à la fois légaux et philosophiques, pour la position abolitionniste. Logiquement, il n'est pas possible de réformer un système qui exploite les animaux: nous devons abolir l'exploitation. Pour la position abolitionniste, 'il est moralement injustifiable d'institutionnaliser la "propriété" d'un animal, tout comme l'était la propriété d'un humain dans ce que nous appelons l'esclavage. Ceux qui font la promotion d'une réforme welfarist (du bien-être) persistent à dire qu'il est acceptable d'utiliser les animaux si cela est fait "humainement". D'autres défendent les réformes du bien-être parce qu'ils croient que ces réformes vont éventuellement conduire à l'abolition. Je conteste ces deux approches pour deux raisons. D'abord, théoriquement, une réforme ne satisferait pas à l'éthique. Bien sûr, il est toujours préférable de diminuer la souffrance plutôt que de l'augmenter mais la question véritable est de savoir si les humains ont le droit de faire souffrir un animal parce qu'il est leur propriété. Les réformateurs du 19e siècle prétendaient qu'il était préférable pour un propriétaire d'esclaves de les battre quatre fois par semaine plutôt que cinq. Les abolitionnistes, quant à eux, défendaient le fait que tous les êtres humains avaient au moins le droit de ne pas être la propriété d'un autre; qu'être considéré comme une propriété signifiait qu'un humain n'avait aucune valeur que celle accordée par le maître à l'esclave. La position abolitionniste était qu'il est mal de battre les esclaves parce que l'institution de l'esclavagisme en elle-même est moralement injustifiable et il importait peu de savoir si l'esclave était traité "humainement". Si les animaux ont une signification morale, alors il faut abolir le droit de posséder des animaux. Nous devons arrêter d'élever ou de posséder des animaux domestiques ou d'utiliser des animaux sauvages pour nos propres fins. Mon opinion est que nous devons abolir l'esclavage animal et non chercher à réformer un état de fait immoral.

La deuxième raison pour laquelle je rejette le militantisme du bien-être est que, en pratique, ça ne fonctionne pas. Nous avons des lois régissant le bien-être des animaux dans les pays occidentaux depuis plus de cent ans maintenant et elles n'ont pu réduire de manière significative la souffrance animale pas plus qu'elles eurent comme résultat une abolition graduelle de pratiques cruelles. Peter Singer disait récemment que l'accord donné par McDonald's pour offrir un peu plus d'espace aux cages à poulets était l'avancée la plus significative pour les animaux de ferme depuis son livre La libération animale. Vingt-cinq ans de réformes pour le bien-être des animaux, et la meilleure amélioration que l'on puisse voir c'est une cage plus grande? Peut-être que Peter trouve cela excitant? Pas moi. C'est une preuve de ce que je disais il y a déjà une décennie : les réformes pour le bien-être sont inutiles.

- Pourquoi ne pas mettre vos idées en pratique sur le terrain?

Avant d'entreprendre quoique ce soit de concret, il doit exister une théorie qui sous-tend cette action. Ainsi, un mouvement social se doit d'avoir une base théorique avant d'agir. Malheureusement, la position du bien-être de Peter Singer domine actuellement le mouvement. Cette position affirme que les militants devraient défendre toutes les mesures qui visent à "réduire la souffrance". En pratique, cette théorie a eu des résultats désastreux. Presque chaque changement proposé, comme par exemple, donner un peu plus d'espace aux cages à poulets ou manger du veau élevé en liberté est considéré comme réducteur de souffrance. La théorie de Singer permet ainsi à de grandes organisations pour le bien-être animal, riche de plusieurs millions de dollars, de mener des campagnes de peu d'envergure en croyant que nous allons tous sauter dans le train simplement parce que cela va réduire la souffrance! Si on suit la théorie de Singer, cela permettrait à ceux qui exploitent les animaux de faire des choses terribles sous couvert de réduire la souffrance et de faire de petites concessions aux activistes. C'est précisément ce que les exploiteurs font avec les prétendues améliorations de McDonald's. Et le "mouvement" y adhère parce que Singer a déclaré que ces améliorations insignifiantes vont réduire la souffrance. Je suggère que nous avons besoin d'une théorie de remplacement. Et je ne suis pas irréaliste. Je reconnais que, même si nous adoptions une théorie abolitionniste, l'abolition n'interviendrait pas immédiatement. Le changement serait nécessairement progressif. Mais je considère que notre but implicite doit être l'abolition et que c'est l'abolition qui doit former le changement. D'un autre côté, je peux vous dire qu'est-ce qui n'est pas réaliste. C'est que nous pensions que les industries qui utilisent les animaux pour obtenir des profits seront aptes à s'autocontrôler. Comme je l'ai souvent remarqué, les lois sur "l'abattage humanitaire" sont difficiles à imposer et les réalités économiques de l'industrie de la viande sont contre de tels standards d'autorégulation. De plus, de telles lois accroissent la souffrance générale, parce que le public se sent mieux sur le fait de manger de la viande ou sur toute utilisation des animaux. C'est le vice caché du militantisme pour le bien-être des animaux. Il y aura toujours des partisans du bien-être animal qui feront la promotion de chaînes plus longues pour les esclaves et qui appelleront cela du changement positif. Dans mon livre Rain Without Thunder, je démontre que la forme la plus importante de changement positif est l'éducation du public face à cette nécessité de l'abolition. Nous n'en sommes pas là, car le mouvement américain a toujours été embarrassé à se sentir "radical". Nous ne voulons pas nous aliéner le courant plus conservateur. Le problème est que ce courant est pollué et que nous devons nous en éloigner.

A ceux qui proclament que l'abolitionniste n'a pas de stratégie à mettre en pratique actuellement, j'ai longuement soutenu le contraire. Imaginez ce qui se passerait si le mouvement international pour les animaux lançait une campagne soutenue et unifiée en faveur d'une alimentation strictement végétalienne. Imaginez ce qui pourrait être fait si une portion significative de nos ressources était allouée sur le fait de rendre les gens conscient du pourquoi ils ne doivent pas manger de produits animaux du tout. Au bout de cinq ans nous n'aurions certainement pas atteint un végétalisme mondial mais nous aurions probablement réduit considérablement la consommation de produits animaux, plus que si nous avions agi via des campagnes de "manger du veau élevé en liberté". Et à quoi aurions-nous renoncé en poursuivant cette route? Peter Singer pense que deux pouces d'espace de plus par cage est la meilleure amélioration pour les animaux de ferme depuis les vingt dernières années; en fait, pouvoir faire aussi peu que cent nouveaux végétaliens en cinq ans peut réduire la souffrance bien plus que cela. Quand commencerons-nous? Je comprends, bien sûr, que beaucoup de personnes qui occupent des postes dirigeants (dans des organismes de défense animale) ne sont pas végétaliennes. De ce fait, elles trouvent difficile d'adhérer aux droits des animaux en tant que mouvement dans lequel l'axiome principal est le végétalisme. Pourtant, le végétalisme est le point le plus important de ce mouvement. Le végétalisme est le principe abolitionniste implanté dans notre propre vie. Celui ou celle qui prétend être un(e) défenseur(e) des "droits des animaux" mais qui n'est pas végétalien(ne) ne peut être pris au sérieux.

- Est-ce que cela n'exclut pas un bon nombre de gens bien intentionnés?

Beaucoup de défenseurs disent qu'il est "élitiste" de maintenir qu'il y a des bases morales comme le végétalisme. Mais c'est comme de dire qu'il est élitiste que le féminisme doive rejeter le viol. Il est donc tout simplement inconsistant de dire que vous acceptez la position des droits des animaux tout en continuant à consommer des animaux. Beaucoup de défenseurs semblent croire que le végétalisme est optionnel et qu'il n'y a que la "police vegan" qui insiste sur le végétalisme. Ce n'est pas très différent de dire, comme dans le cas de la défense des droits de l'enfant, que ceux qui condamnent la pédophilie sont une "police pédophile". Si un défenseur des droits de l'enfant n'est pas membre de cette "police pédophile", il n'est pas un défenseur des droits de l'enfant.

- Y a-t-il d'autres obstacles qui empêchent de sortir le mouvement du marasme?

La position de la défense des droits des animaux est de dire que l'exploitation institutionnelle doit être abolie et pas seulement réglementée. Mais les différents groupements et institutions qui s'impliquent dans la défense des animaux sont conscients du fait que les perspectives abolitionnistes peuvent offenser certains donateurs. C'est pourquoi la position de beaucoup de groupes est déterminée par les dollars des donateurs.

- Et donc, s'ils n'agissent pas pour abolir la propriété d'animaux, nous nous trouvons dans une funeste position?

Très exactement. Et le mouvement welfarist pour le bien-être des animaux (à la fois dans son contexte moral et dans son principe légal) demande en partie que nous contrebalancions les intérêts humains et non-humains pour déterminer si l'utilisation ou le traitement d'un animal en particulier est "nécessaire". Si l'intérêt humain est supérieur à l'autre, l'utilisation du traitement est considérée comme nécessaire et moralement ou légalement justifiable. Dans le cas inverse, l'utilisation est considérée comme inappropriée et donc moralement et légalement injustifiable. Les non-humains continueront à être exploités tant et aussi longtemps qu'il n'y aura pas une révolution de l'esprit humain et cela ne se fera pas sans visionnaires qui tenteront de changer le paradigme qui rend légitime la violence patriarcale. Actuellement, le rôle du juriste, défenseur des droits des animaux, n'est pas d'être une force première de changement du système. Comme juristes, nous faisons partie du système qui existe pour défendre les intérêts du droit à la propriété. William Kunstler, bien qu'il soit le plus éminent juriste en droit civil du 20ème siècle, m'a même dit un jour que je ne devrais jamais penser que le juriste est la "vedette" d'un spectacle. Notre travail de juriste est de maintenir les activistes à l'abri du danger. À mon point de vue, un juriste utile à la défense des droits des animaux devrait être un jour un juriste en criminologie, aidant les activistes qui sont accusés de désobéissance civile; un juriste en droit administratif un autre jour, aidant les activistes à obtenir une autorisation pour manifester; et un juriste en droit constitutionnel un autre jour encore, pour aider les étudiants qui sont contre la vivisection dans leurs cours, ou pour aider les prisonniers qui désirent une nourriture végétalienne. Ainsi le juriste peut servir et défendre le militant. C'est le militant qui aide à changer le paradigme. Sans des clients engagés reflétant un consensus social, le juriste ne sert à rien. Mais bien que je maintienne l'idée d'une indispensable révolution, laissez-moi préciser ce que je veux dire. Je suis absolument contre toute forme de violence envers les humains ou les non-humains. Je suis fermement attaché au principe de non-violence. La révolution que je souhaite est celle du cœur : j'essaie d'amener les êtres (en particulier les hommes) à se questionner et à rejeter la violence. Je rejette le système patriarcal et l'idée que certains êtres - qu'ils soient blancs, riches, mâles ou les humains en général - ont plus de valeur que d'autres êtres.

- Vous avez mentionné Peter Singer et PETA comme ne soutenant pas l'idée d'abolir le droit de propriété. Mais tous deux semblent publiquement représentatifs de ce que le mouvement pour les droits des animaux peut faire. Peuvent-ils être considérés comme responsables de la position inefficace de ce mouvement de défense?

Ironiquement, Singer et PETA ont littéralement privé de sa substance le mouvement pour les droits des animaux aux États-Unis. La présidente de PETA , Ingrid Newkirk, nous a informé que Peter Singer est un intellectuel qui considère toutes les nuances d'une question. Newkirk défendait ainsi un essai appelé "Heavy Petting" dans lequel Singer n'avait rien contre l'idée d'avoir des relations sexuelles avec un veau ou de jeunes vaches. Textuellement il écrivait: "Ils ont des pénis et des vagins comme nous et le fait qu'un vagin de veau puisse être satisfaisant pour un homme montre combien leurs organes sont similaires". Je peux éventuellement apprécier de voir toutes les nuances d'une question, mais pas en ce qui concerne un veau. Ensuite, nous avons l'exemple de PETA montrant des exemplaires de Playboy au Capitol Hill afin d'attirer l'attention des législateurs. PETA essaie de rendre trivial l'activisme, tout comme Peter Singer le fait pour la théorie des droits des animaux. A eux deux, ces gens contribuent à transformer une idée sérieuse en peep show. Je pense que quelques-uns de ces leaders devraient prendre un temps de réflexion pour apprendre comment respecter la personne humaine avant de continuer leurs campagnes. Au lieu de finasser sur des nuances intellectuelles, PETA devrait être attentif au fait évident que lier la philosophie de Playboy avec les droits des animaux distille un message assez perturbant. Si les droits des animaux peuvent ouvrir un espace à la pornographie quelle sorte de mouvement social avons-nous là? Certains critiques ont dit que le mouvement pour les droits des animaux était affecté par les attitudes de personnes n'aimant pas les humains.. Il est temps de prendre cette critique au sérieux. Fondamentalement, il n'y a pas de différence entre traiter les êtres humains ou les animaux avec respect. Nos campagnes doivent se penser en termes holistiques.

Je voudrais inviter les défenseurs des animaux à réfléchir sur un principe fondamental: un changement radical - allant au plus profond des choses - ne peut pas être imposé par de grands conglomérats ou par ceux qui les courtisent. Il faut faire attention aussi au mot "expert". Quand nous nous référons plus particulièrement à une personne ou à un groupe plutôt qu'à une idée, comme point central du mouvement, nous accordons un grand pouvoir à cette personne, qui peut alors faire un tort considérable au mouvement. Le meilleur exemple est Singer lui-même. Des défenseurs ont favorisé - et même encouragé et facilité - sa mise en avant comme porte-parole incontournable des droits des animaux. Tous ceux qui ont lu avec soin son livre sur la libération animale savent que Peter Singer ne défend ni les droits humains ni ceux des animaux. Il maintient de manière constante qu'il est moralement acceptable de manger des animaux et de les utiliser de différentes manières (aussi longtemps que nous ne les faisons pas souffrir). Il considère aussi comme acceptable le fait de tuer des enfants gravement handicapés et d'utiliser des humains comme sujets non consentants pour des expériences de recherche biomédicale, et ceci dans certaines circonstances. Récemment, il a même absous des actes sexuels entre des hommes et des animaux. Le mouvement en vient peu à peu à déifier Singer. Se poser en désaccord avec lui revient pour certains à un acte déloyal envers la cause de défense des droits des animaux! Le résultat est que le mouvement est maintenant encombré par un représentant qui défend McDonald's, qui pense que certaines formes de vie considérées comme ayant moins de valeur peuvent être sacrifiées pour nous et qui déclare que des "relations sexuelles mutuellement satisfaisantes" peuvent être développées entre des hommes et des animaux

- Vous avez parlé de "schizophrénie morale" dans l'attitude de l'homme envers les animaux. Que voulez-vous dire par cela?

Plusieurs d'entre nous vivent avec des chiens, des chats ou d'autres animaux et les estiment comme des membres de la famille. Par contre, nous enfonçons sans complexe nos fourchettes dans la chair d'autres animaux qui ne sont pas différents de ceux que nous considérons comme étant de notre famille. C'est un comportement bizarre quand on y réfléchit. Si on élargit cela au niveau social, presque tout le monde est d'accord sur l'idée qu'il est immoral d'imposer des souffrances inutiles aux animaux - et ceci implique dans tous les sens du terme qu'il est incorrect de faire souffrir pour s'amuser, avoir du plaisir ou par convenance personnelle. Après tout, une règle qui dirait que nous ne pouvons infliger des souffrances aux animaux, sauf si nous y prenons plaisir, serait absurde. Or, à ce jour, 99.9 % de notre utilisation des animaux ne peuvent être justifiés par autre chose que le plaisir. Personne ne peut affirmer que nous avons besoin de manger de la viande pour nous maintenir en bonne santé. De plus, un nombre de plus en plus grand de professionnels de la santé soutiennent qu'il est néfaste pour la santé de manger de la viande et des produits animaux. L'agriculture animale est un désastre écologique. Il faut entre 6 et 12 livres de protéines végétales pour produire une livre de protéines animales et produire une livre de chair plutôt qu'une livre de blé demande cent fois plus d'eau. La meilleure justification que nous avons trouvée pour manger de la viande est que cela a bon goût. Celle pour justifier les rodéos, les cirques, les zoos, la chasse, etc. est que cela nous distrait. En bref, la culture occidentale déclare prendre au sérieux les intérêts des animaux (et nous disons tous être contre la souffrance inutile) mais nous imposons souffrance et mort à des animaux dans des situations qui n'ont aucune nécessité. C'est ce que j'appelle de la "schizophrénie morale".

- Votre point de vue a-t-il évolué ces dernières années sur l'activisme?

Oui, je crois avoir modifié certaines approches. J'ai commencé par soutenir l'approche welfarist-bien-être des animaux. C'était au tout début de mon engagement et je croyais que cela serait porteur d'améliorations pour les conditions de vie animale. Je pensais que mettre l'accent sur leurs conditions de vie amènerait l'abolition de leur utilisation dans l'industrie. Au fil des années il est m'est apparu clairement que pour moi le bien-être animal n'amenait pas l'abolition. Si nous protestons contre l'établissement d'un camp de concentration, serait-il approprié de demander des améliorations de vie dans ce camp? Non, parce qu'à un certain niveau le message serait que l'existence de ce camp est OK. Dans cette circonstance, la chose la plus approprié serait de se débarrasser de ce camp, parce l'idée même du camp est le problème fondamental. La question n'est pas de savoir comment le camp fonctionne, mais la fin de son existence.

- Beaucoup de défenseurs du bien-être disent que vos opinions sont source de "division". Comment leur répondez-vous?

Ne pas être d'accord n'est pas diviser. Je suis en désaccord avec les défenseurs du welfarist que je considère comme inefficace et non productif. Je pense que c'est une évidence empirique que le bien-être ne fonctionne pas. Malgré toutes les campagnes en faveur du bien-être des animaux de ce dernier siècle, nous utilisons les animaux de manière horrible, de manière encore plus intensive que jamais dans l'histoire. Mais il y a un point plus important : il n'y a pas de débat au sein du mouvement américain pour les animaux. Si une campagne est lancée, nous sommes tous supposés la soutenir ou alors nous sommes déclarés traites. Peter Singer et Ingrid Newkirk se plaignaient récemment que j'attaque leurs opinions en étant finalement du même côté. S'il y a une seule chose dont je suis certain, c'est que je ne suis pas du même côté. Nos vues sont très différentes. Nous avons besoin de plus de débats sur nos désaccords au sein du mouvement, pas moins. Et nous ne devrions pas avoir peur d'être étiquetés "source de division". C'est en fait une appellation utilisée par ceux qui n'ont rien à dire face aux critiques légitimes ou aux observations qui sont faites.

- Certaines personnes pourraient dire que votre théorie sur les droits des animaux est une théorie du "tout ou rien" et que cela n'est pas juste de ne pas apporter d'améliorations au bien-être d'animaux qui sont vivants et qui souffrent. Cela dit, comme cela prendra beaucoup de temps avant que le droit des animaux soit reconnu et établi, y a-t-il un moyen efficace aujourd'hui pour aider les animaux qui souffrent?

Devenez végétalien et consacrez au moins une heure de votre temps quotidien pour éduquer votre famille, vos amis, vos voisins ou toute personne qui voudra écouter vos arguments moraux et environnementaux en faveur du végétalisme. Je peux vous garantir qu'à la fin de l'année, vous aurez fait plus pour le changement en faveur de l'abolitionnisme (et ses étapes de changement) que si vous aviez passé du temps à élargir les cages à poulets ou à militer pour des abattoirs plus "humains". Si vous souhaitez vous joindre à des campagnes législatives, rejoignez des campagnes abolitionnistes et non réformistes. Dans mon livre Rain Without Thunder, je parle des critères qui permettent de distinguer les campagnes abolitionnistes. Mais je ne peux que mettre en évidence le fait que l'action la plus importante est de devenir végétalien(ne) et de soutenir des programmes végétaliens d'éducation. Les campagnes en faveur du bien-être peuvent nous aider à nous sentir mieux, à nous déculpabiliser, mais elles ne font rien pour soulager globalement la souffrance animale.

- Que pensez-vous du "végé burger" de chez Burgers King?

En premier, le "végé burger" n'est pas "végé" du tout. Il est cuit sur le même grill que la viande et le pain contient des produits laitiers. Mais, même si le "végé burger" était végétalien, je pense que les défenseurs des animaux n'ont pas à faire la promotion de restos comme Burger King ou McDonald's. Je ne recommande pas que nous fassions que parler de théories de droits tout le temps. Comme je l'ai dit, je supporte complètement les campagnes pour la promotion du végétalisme. Je conseillerais, cependant aux activistes de bien considérer où et comment faire de telles campagnes. Il existe de meilleures façons pour la promotion d'une alimentation végétalienne que de faire de la publicité pour ses multinationales du fast-food, qui exploitent les animaux et l'environnement à tous les niveaux. Nous devons faire la promotion de restaurants et de magasins végétaliens; nous ne devrions pas encourager les gens à manger chez Burger King. Le fait que Burger King ait un "végé burger" (qui n'est même pas végétalien) n'est pas différent du fait qu'il vende des salades. Devrions-nous tous courir chez Burger King parce qu'ils ont des salades? Bien sûr que non. J'ai remarqué récemment dans les médias que Burger King et McDonald's sont maintenant perçus comme étant des alliées du mouvement des droits des animaux… Selon moi, de telles multinationales ne sont pas des alliés avec aucun mouvement pour lequel j'ai de l'intérêt.

- Bon conseil. En avez-vous d'autres pour nous?

Récemment, certains défenseurs de la cause animale m'ont demandé de définir quelques principes qui pourraient être utilisés comme un résumé de ce que je considère comme les bases morales d'un réel mouvement pour les droits des animaux. Les voici:

  • La position de défense des droits des animaux soutient que tous les êtres sensibles, humains ou non-humains, ont un droit : le droit fondamental de ne pas être traité comme la propriété d'un autre.

  • La reconnaissance de ce premier principe implique que nous devons abolir, et pas seulement réglementer, l 'exploitation institutionnalisée des animaux - parce que celle-ci implique que l'animal est la propriété de l'humain. Tout comme nous rejetons le racisme, le sexisme, la discrimination envers les personnes âgées et l'homophobie, nous rejetons la discrimination par l'espèce. L'espèce d'un être sensible n'est pas plus une raison pour lui renier la protection de ce droit fondamental que la race, le sexe, l'âge ou l'orientation sexuelle puissent être une raison pour exclure certains humains de la communauté morale humaine.

  • Nous reconnaissons que nous n'arriverons pas à abolir en une nuit le statut de propriété des non-humains, mais ne soutiendrons que les campagnes ou les positions qui font la promotion de l'agenda abolitionniste. Nous ne soutiendrons pas les positions qui appellent à une "amélioration" supposée de la réglementation de l'exploitation animale. Nous rejetons toute campagne qui favorise le sexisme, l'homophobie ou toute autre forme de discrimination humaine.
  • Nous reconnaissons que le pas le plus important que chacun de nous puisse faire en faveur du principe abolitionniste est d'adopter un style de vie végétalien et d'éduquer les autres en ce sens. Le végétalisme est la base de ce principe abolitionniste appliqué à sa vie personnelle et la consommation de viande, poisson, volaille ou produits laitiers, et le fait de se vêtir ou d'utiliser des produits animaux sont incompatibles avec la perspective abolitionniste. Nous reconnaissons que la non-violence est le principe essentiel qui guide le mouvement pour les droits des animaux.

Lee Hall, "An Interview with Professor Gary L. Francione on the State of the U.S. Animal Rights Movement" - Friends of Animals, ActionLine (©2003 Gary L. Francione)
- Traduit de l'anglais avec la permission de l'auteure et de monsieur Francione pour le Journal AHIMSA -
Autres sources: "Activist's ideas about animal rights could change your thinking" - Entrevue G.L.Francione dans Chicago Tribune, 1996 "Animal's rights"
- Entrevue de G.L.Francione dans Canada Earth Save - octobre|novembre 1995

VIDÉOS EN FRANÇAIS

La théorie des droits des animaux


Le professeur Francione a développé une théorie des droits des animaux qui repose strictement sur le critère de la sensibilité des nonhumains et qui requiert l’abolition de l’exploitation animale et non pas sa simple réglementation. La théorie du professeur Francione, qui est développée plus en détails dans Introduction to Animal Rights: Your Child or the Dog? (Temple University Press, 2000), diffère considérablement de celles qu’ont proposées d’autres auteurs, comme Peter Singer et Tom Regan principalement.

Les animaux comme propriétés

Le professeur Francione soutient que le statut de propriété des animaux rend insignifiantes les lois de protection des animaux qui interdisent d’infliger de la souffrance « non nécessaire » aux animaux et qui imposent un traitement « humain » de ceux-ci. Le livre Animal, Property, and the Law (Temple University Press, 1995) du professeur Francione offre la première analyse légale du statut de propriété des animaux et a été décrit par Tom Regan comme un « travail d’une importance historique incontestable ».

Droits des animaux - vs - bien-être animal

Le professeur Francione soutient qu’il y a de profondes différences théoriques et pratiques entre l’approche dite des droits des animaux et celle du bien-être animal. Il critique ce qu’il appelle le « néo-welfarisme », c’est-à-dire la position selon laquelle l’amélioration graduelle du bien-être animal mènera à l’abolition de l’exploitation des animaux. Cette thèse est présentée en détails dans Rain Without Thunder: The Ideology of the Animal Rights Movement (Temple University Press, 1996).

Le droit animal

Le professeur Francione soutient que le « droit animal » devrait tendre vers l’abolition du statut de propriété des animaux nonhumains et que la tendance des avocats du droit animal - qui est de focaliser sur les cas de cruauté envers les animaux, sur les pratiques suspicieuses de certains vétérinaires, sur la garde des animaux de compagnie, et sur les cas concernant des fiducies constituées au profit d’animaux de compagnie - est erronée.

Liens

Pour l’abolition de l’animal-esclave
http://www.monde-diplomatique.fr/2006/08/A/13752

Entretien avec le juriste Gary L. Francione sur l’abolitionnisme par opposition aux réformes pour le bien-être animal
http://www.veganimal.info/article.php3?id_article=489

Gary Francione : la propriété contre le droit
http://cahiers-antispecistes.org/spip.php?article243

Les animaux nos ennemis
http://www.radio-canada.ca/Par4/mag/20010408/vb/animaux_ennemis.html


ABATTOIR ET VIANDE HEUREUSE

Interview avec Patty Mark

Cette activiste australienne est présidente d'Animal Liberation Victoria (ALV) depuis 1978. Végétarienne depuis près de 30 ans et végétalienne depuis une douzaine d'années. Elle édite Action Magazine et dirige un Rescue Team qui sauve et libère les animaux des élevages concentrationnaires, des abattoirs et des laboratoires de vivisection. Ses actions non-violentes dénoncent et montrent la vérité cachée derrière les murs de l'exploitation animale

J'ai inspecté mon premier abattoir il y a vingt-cinq ans.

J'avais lu une étude sur la «viande noire» et sur le syndrome de stress aigu. On y enquêtait sur les incidences répétées et scientifiquement mesurées des effets du stress (ou de la peur) éprouvé par les animaux à l'abattage sur la qualité de la viande. Le département d'agriculture de Victoria avait organisé à mon intention un certain nombre de visites à des abattoirs et établissements d'équarrissage australiens pour me permettre de constater de visu que les méthodes d'abattage étaient humaines et réglementées. Hésitant à m'y rendre, j'étais pourtant bien décidée à prouver que la frayeur et la terreur absolues éprouvées par les animaux avant leur mort étaient bien réelles. Les files d'abattage démarrent dès sept heures le matin. J'étais debout sur l'étroite passerelle surplombant l'enclos à étourdir, vêtue de mon uniforme d'abattoir: sarrau blanc, bottes de caoutchouc et chapeau blanc recouvrant mes cheveux, porte-bloc et stylo en main. Les bruyantes chaînes d'acier et les lourdes barrières métalliques claquaient brutalement, la vapeur s'élevait, et les douches où l'on arrosait les vaches avant leur mort n'étaient qu'à quelques mètres, dans le couloir incliné menant à l'enclos à étourdir. L'une après l'autre, les vaches recevaient un coup d'aiguillon électrique pour les obliger à avancer. Les yeux roulants et terrifiés, les narines dilatées au maximum, certaines avaient même l'écume à la gueule. Plus elles approchaient de l'enclos, plus elles s'agitaient frénétiquement, se contorsionnant dans tous les sens pour essayer de reculer… n'importe où, mais ailleurs. Plus elles résistaient, plus les douloureuses piqûres du bâton électrique les forçaient à avancer.

MON PREMIER MEURTRE

Je me suis raidie pour assister à mon premier meurtre (une heure plus tôt, j'avais avalé un sédatif pour la première fois de ma vie, et ça me permettait de tenir). Quand la vache est enfermée dans l'assommoir, elle lève les yeux, et un pistolet à cheville percutante est dirigé vers sa tête. Une tige de métal longue de sept centimètres pénètre son crâne et la rend inconsciente. Des essais répétés peuvent être nécessaires pour pénétrer au bon endroit. C'est ce qui est arrivé et la vache essayait désespérément d'échapper au fusil en fracassant son corps d'un côté à l'autre de l'assommoir. Nos yeux se sont rencontrés juste au moment où la tige pénétrait son cerveau. Ma vie s'est figée à ce moment-là, et je lui ai fait la promesse de passer le reste de ma vie à faire l'impossible pour faire fermer les abattoirs. Bien d'autres vaches, moutons, cochons et chevaux ont subi le même sort pendant mes inspections subséquentes de divers abattoirs. Ce sont les cochons qui crient le plus fort et se débattent le plus pour échapper au bourreau.

Les souffrances les plus prolongées auxquelles j'ai dû assister se sont déroulées en Nouvelles-Galles du Sud, alors qu'une truie élevée en liberté se rapprochait du pistolet à percuteur. Elle était hystérique, l'écume à la bouche, et sa poitrine se soulevait et s'effondrait pendant qu'elle essayait, vaillamment et continuellement, de s'échapper. Je mourais d'envie de crier, «Arrêtez! Ça suffit!», de la prendre dans mes bras pour la calmer, de lui donner de l'eau pour la désaltérer, et de l'emmener en lieu sûr. De la fumée s'est élevée de ses tempes alors que l'homme tenait fermement le pistolet, plus longtemps que d'habitude, de chaque côté de sa tête.

L'an dernier, 55 milliards d'animaux ont été abattus pour leur viande et le bilan des victimes augmente chaque année. La population humaine mondiale est de 6,5 milliards et va en augmentant. Les humains sont voracement avides de la chair des autres animaux; nous ne semblons pas pouvoir avaler assez vite leurs cuisses, leurs ailes, leurs flancs ou leurs têtes. Notre dépendance à la viande animale a engendré un niveau de terreur et de violence astronomique et inégalé sur la planète. Échangeons les rôles ne serait-ce qu'une fois, mettons les humains dans la file d'abattage, et voyons à quelle vitesse les choses changeraient!

Le bac était rempli de visages

Il m'a fallu 25 ans pour m'enchaîner au plancher de mort de l'abattoir et dire non. Nous avons arrêté la tuerie pendant quelques heures, jusqu'à ce que la violence et la colère du propriétaire et des ouvriers s'abattent lourdement sur nous, leur meuleuse d'angles vrombissant en nous lançant de dangereuses étincelles au visage. En commençant à couper, le propriétaire a grondé d'une voix sinistre «Je vais bien profiter de ce moment». Alors qu'on nous conduisait dehors sous escorte, nous sommes passés à côté d'un bac débordant des visages de vaches tuées la veille.

Signer parle en faveur de la viande bio

Un coup plus dur nous attendait à notre retour à Melbourne. La force d'âme est l'outil le plus puissant d'un militant, et l'intégrité est le roc sur lequel le mouvement de défense des animaux doit se tenir debout. Cette force a été ébranlée, et le roc a chancelé, quand j'ai lu plusieurs critiques du nouveau livre de Peter Singer, The Way We Eat: Why Our Food Choices Matter1 (Rodale), co-écrit avec Jim Mason.

Peter Singer est certainement un écrivain éloquent, mondialement reconnu comme le «père» du mouvement de défense des animaux, et il ne fait aucun doute que ce livre ouvrira les yeux à certains. Il réussira également à nous convaincre de bannir certains types d'aliments. Par contre, Singer tourne le dos à de nombreux animaux et ferme les yeux sur leur massacre brutal, approuvant tacitement leur mort par ses prudentes tentatives de maintien du statu quo. Il est bien plus facile pour Singer de recommander au public (et plus facile à avaler pour celui-ci) le type de viande dont la consommation est la plus «humaine» – devrait-on manger du poisson de pisciculture ou du poisson sauvage – ou d'expliquer, comme si cela était la chose la plus naturelle du monde, comment devenir des «carnivores consciencieux». Contentez-vous de vous assurer que les animaux que vous mangez proviennent d'élevages dits «humains» plutôt qu'industriels.

Les récentes entrevues médiatiques de Singer semblent placer les abolitionnistes dans le camp des «fanatiques». Je refuse de considérer ceux qui s'opposent aux abattoirs et à l'assassinat organisé et systématique d'autres êtres comme des fanatiques. Nous sommes minoritaires. Il est tristement évident que Singer est plutôt un oncle qu'un père pour les animaux. À l'occasion de la promotion de son livre, que ce soit à la radio, à la télé ou dans les journaux, Singer n'a pas profité de l'excellente occasion qui lui était offerte de promouvoir le style de vie végétalien comme le seul choix éthique pour éliminer la souffrance, la terreur et la destruction sur la planète. Comme le déclare clairement et simplement Gary Francione, professeur de droit à la Rutgers School of Law: «Devenir végétaliens est le seul but vraiment abolitionniste que nous pouvons tous atteindre, et nous pouvons l'atteindre immédiatement, en commençant par notre prochain repas.» C'est là une sonnette d'alarme qui exhorte les gens concernés et les militants de la défense animale partout dans le monde à prendre du recul et à considérer la situation dans son ensemble. Si l'on substitue l'humain à l'animal dans le raisonnement de Singer, son préjugé en faveur de l'espèce humaine devient évident. Oserions-nous argumenter que moins de coups et de plus longues chaînes rendraient l'esclavage acceptable ou éthique? Pas plus que nous ne devrions envisager detrancher «en douceur» la gorge d'un animal innocent pour nous empiffrer.

Alors que Singer défendrait certainement son approche modérée en disant qu'elle offre une étape intermédiaire pour le consommateur moyen effrayé par le mot «végétalien», elle ne sert en fait qu'à perpétuer la fausse croyance que les animaux nous appartiennent et que nous avons le droit d'en disposer à notre guise. C'est à nous qu'il revient de montrer le chemin vers l'abolition. Placer la barre plus bas, c'est mettre le doigt sur la gâchette du pistolet.

(Traduit de l'anglais par Hélène Dansereau, Kind Translators|Traducteurs pour le traitement éthique des animaux )
Journal AHIMSA, automne 2006

Citation:
Je pense que le mouvement abolitionniste pour les droits des animaux doit avoir une approche non-violente, autant au niveau des relations individuelles qu'en tant qu'idéologie. Comme je le dis souvent, le mouvement pour les droits des animaux doit se voir comme le prochain pas dans le mouvement pour la paix; en tant que mouvement qui dans un autre pas rejette l'injustice. Le problème de l'exploitation animale est complexe et a des racines qui vont profondément dans notre culture patriarcale et notre odieuse tolérance de la violence envers le plus vulnérable. Non seulement la violence est problématique sur le plan moral, elle l'est aussi en tant que stratégie. Nous ne pourrons jamais résoudre le problème en usant de violence pour créer un mouvement social en faveur de l'abolition. Comme le disait Gandhi, la force la plus puissante qui peut s'opposer à l'injustice n'est pas la violence mais la non-coopération. Il n'y a pas de meilleure façon de refuser de coopérer avec l'exploitation des non-humains que d'éliminer cette exploitation de notre propre vie en étant végétalien et en travaillant pour éduquer les autres à le devenir. Gary L. Francione, professeur américain de droit, Rutger University School of Law


Retour: Ahimsa