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Viande bio et bonheur des animaux
Marjolaine Jolicoeur - Journal AHIMSA, automne 2005

- "Je ne mange que de la viande heureuse"...

J'ai entendu cette étrange expression à plusieurs reprises, lors d’un festival écologique où, pendant trois jours, AHIMSA avait une table d’infos. Explication des écologistes carnivores devant mon étonnement : de la viande heureuse c’est de la viande biologique. Un méchoui de boeuf bio avait même été prévu, gracieuseté d’un distributeur local. Heureusement pour le boeuf, aucun morceau de cadavre heureux ne tourna sur la broche. Mais malheureusement pour nous, une conférence de ce distributeur bio se déroula à quelques mètres de notre table d’infos. Un délire de deux heures qui mélangeait à la fois viande heureuse, complots mondiaux et peur collective. Une sorte de poutine écolo à la sauce conspirationniste. Pas mal mélangé lui-même, le gourou de la viande bio se donnait comme mission de distribuer le plus largement possible de la viande heureuse afin d’apporter la santé aux humains et à la planète. Mon intervention ne fut guère appréciée: "Vous vous donnez surtout bonne conscience en mangeant de la viande bio. La viande bio n’est pas la solution aux gaspillages de l’eau et des céréales, elle ne règle pas l’exploitation, la domination et la souffrance des animaux, ni l’horreur de l’abattoir. Vous croyez vraiment que vous allez sauver la planète en mangeant de la viande bio?"

Vague de protestations parmi les nombreux producteurs bios présents. Un éleveur de chevreaux bios s’est levé et un trémolo dans la voix a dit combien il aimait sincèrement ses animaux, faisant même une prière avant de les égorger. Vantant les mérites de son élevage, une productrice de poulets bio a juré que ses animaux étaient bien traités, que cela contribuait à la qualité de la chair (Pas la sienne, celle des poulets). Un comique tenta d’orienter la discussion vers le "cri de la carotte", que les plantes souffrent aussi, tout comme le boeuf. Sortons nos mouchoirs pour pleurer la patate qui cuit au four mais le gourou de la viande bio me fit taire en répétant à plusieurs reprises qu’il fallait se méfier des "extrémistes". Des producteurs bio se tournèrent vers la table d’AHIMSA en chuchotant que les "extrémistes" se trouvaient justement de ce côté là. A la fin de cet interminable sermon à la gloire de la viande bio, plusieurs personnes sont venues nous voir. Un couple de végétariens trouvaient cette valorisation écologique de la viande bio tout à fait absurde, autant pour la planète que pour les animaux. Un homme nous raconta l’histoire de son grand-père qui, lorsqu’il faisait boucherie, disparaissait ensuite de longues heures pour pleurer. Et comment lui-même, après avoir élevé et tué ses lapins bios, abandonna cet élevage pour devenir peu à peu végétarien parce qu’il ressentait maintenant, face aux animaux, un sentiment de "culpabilité". Une jeune anglophone vegan rafla plusieurs dizaines de nos tracts pour les distribuer en déclarant que, bio ou pas, "meat is murder" ("la viande c’est un meurtre").




PLANÈTE EN FOLIE

Comment expliquer que des personnes ou des groupes se disant écologistes encouragent une consommation de viande bio?

L’Union Paysanne milite pour une "agriculture à dimension humaine", la dimension animale envoyer des animaux mourir à se résumant en bout de ligne à l’abattoir. Greenpeace publie un "Guide de produits sans O.G.M" en recommandant l’achat de viande et de produits animaux bios. Equiterre propose des ‘choix équitables’ tout en faisant cet amalgame entre viande et bonheur: "Le porc bio - de la viande heureuse!". Dans ses campagnes enthousiastes pour vanter les mérites de ce cochon bio et heureux de passer à la casserole, Equiterre émet quasiment une excuse pour justifier l’exploitation et la mise à mort des animaux: "Le sort d’un animal d’élevage est connu d’avance. Nous en sommes conscients. Mais est-ce une raison pour ne pas respecter sa vie"?

Si on se place, pour une fois, du côté de l’intérêt de cet "animal d’élevage", sa mort est-elle vraiment juste et équitable? Où est le "respect de sa vie" quand un couteau lui tranche la gorge? D’un point de vue éthique, de la viande bio c’est le cadavre d’un être vivant qui a été exploité puis tué pour le seul bonheur des humains. D’un point de vue écologique, cette chair animale bio apporte: pénuries des ressources d’eau et de céréales, changements climatiques, déforestation, érosion des sols, pollution, extinction des espèces, marchandisation du vivant et mort des écosystèmes. La viande bio n’apporte pas la santé. La viande bio ne réduit pas la souffrance globale de la planète, des humains et des animaux. Au contraire, elle l’augmente.

SOUFFRANCE DE LA PLANÈTE

Plus de la moitié de la consommation mondiale d’eau potable est destinée à la production de viande et de produits laitiers. Quand un humain consomme un steak, il dépense en moyenne 60 fois plus d’eau que s’il mange une galette de blé ou de soya (Sciences et Vie, avril 1997) - Une alimentation carnée a besoin d’environ 4 000 litres d'eau par jour tandis qu'une alimentation végétarienne en a besoin de 1 500. - Un abattoir de poulets utilise en eau l’équivalent de la consommation d’une ville de 25 000 habitants. - Mondialement, 90 % des récoltes de soja vont aux animaux d’élevage.

Sur notre planète, il y a présentement 2 fois plus de poulets que d’humains tout comme un milliard de cochons qui mangent plus d’aliments qu’ils n’en produisent. Il n’y aura jamais assez de viande bio pour nourrir tous les peuples de la terre. La viande bio qui est deux, parfois trois fois plus chère que les autres viandes, est réservée aux plus nantis, aux plus riches. Une alimentation végétale nourrit un plus grand nombre d’humains qu’une alimentation carnée : Sur 1 acre de terre 20 végétaliens peuvent se nourrir ou 1 carnivore. - Une même superficie de terre peut produire 250 kg de boeuf ou 40 000 kg de pommes de terre.

CHANGEMENTS CLIMATIQUES

Tous les animaux produisent des gaz contribuant au réchauffement de la planète et aux changements climatiques. Les protéines animales requièrent de plus grandes dépenses d'énergie fossile, huit fois plus que pour une quantité comparable de protéines végétales. Il faut l litre de pétrole pour produire l kg de boeuf. Cette consommation d'énergie fossile donne du dioxyde de carbone. La digestion des animaux et la décomposition de leur fumier rejettent du méthane; une vache laitière libère plus de 130 kg de méthane par jour. Le stockage et l’application du fumier sur les sols produisent du protoxyde d’azote. Ces gaz engendrent fonte des glaciers, montée des eaux, recrudescence des inondations, tempêtes, tornades, aggravation des problèmes d’eau et sécheresses. Assez curieux de constater que Greenpeace et Equiterre organisent des conférences sur les changements climatiques tout en faisant la promotion de la viande bio.

La merde animale, même bio, contamine les sols, les nappes phréatiques et détruit la faune aquatique. En élevage bio, les animaux doivent avoir accès à de plus grands espaces, donc cela signifie autant sinon plus de gaspillage de terres que dans l’élevage intensif. Puisqu’elle requiert des pâturages plus vastes, la viande bio exige encore plus de déboisement, encore plus d’empiétement des terres sauvages. La viande bio ne réduit pas l’empreinte écologique des terriens.


SOUFFRANCE DES HUMAINS

La viande bio n’est pas plus "saine" ou "meilleure pour la santé". Elle n’est jamais véritablement "biologique", jamais "pure" puisque toujours contaminée, à divers degrés, par la pollution environnante et les métaux lourds : cadmium, strontium 90, iode 131, plutonium, BPC, mercure, plomb, dioxines, etc. Le lait de vache contient 15 fois plus d'éléments radioactifs que les légumes feuillus, le boeuf 30 fois plus . Sous l’effet du stress à l’abattoir, l’animal libère de son squelette du plomb qui se fixe dans nos propres os. Viande, oeufs, produits laitiers et poissons sont les sources premières pour l’ingestion de dioxines hautement cancérigènes. A cause du phénomène de la bioaccumulation, la toxicité de ces substances augmentent graduellement en montant la chaîne alimentaire. Elles se concentrent dans le système adipeux des animaux puis dans celui des humains. A l’état naturel, le lait animal et la viande contiennent des hormones et des substances pouvant avoir des conséquences néfastes pour notre système endocrinien, amenant diverses maladies: cancer du sein, de la prostate, des ovaires, de la thyroide et une augmentation des tumeurs.

Les statistiques, les études scientifiques et épidémiologiques indiquent qu’une alimentation sans viande et sans poisson protège contre les maladies cardiovasculaires, les cancers, l'ostéoporose, l'arthrite, le diabète, un taux élevé de cholestérol, l’hypertension, etc. Des chercheurs, comme le dr. Dean Ornish, ont obtenu des résultats remarquables en traitant des patients cardiaques avec une alimentation végétarienne. En Amérique du Nord, l’infarctus cardiaque frappe un humain toutes les 25 secondes.

La viande n’est pas seulement un meurtre, c’est aussi un suicide.

Les excréments des animaux grouillent de pathogènes à l’origine de maladies comme la salmonelle, l’E.coli, le Cryptosporidium et le coliforme fécal, qui peuvent être 10 à 100 fois plus présents que dans les excréments des humains. Le cheptel canadien produit tous les jours, 12 trillions de colonies de coliformes totaux dans son fumier, 70 % venant des vaches laitières. Plus de 40 maladies peuvent être transmises à l’humain via le fumier.

La viande bio ne garantit pas une sûreté alimentaire absolue. Toute production animale, dans les systèmes aussi bien intensifs que bios, comporte des risques pour la santé humaine. Des zoonoses peuvent s’y propager, ces maladies animales qui subissent des mutations et se propagent chez les animaux avant de passer à l’humain : grippe aviaire, porcine, le SRAS ou la maladie de la vache folle. La grippe aviaire sévissant au Viet Nam, en Chine et en Thailande, ne s’est pas développée dans de grands poulaillers industriels mais plutôt dans des élevages familiaux, des élevages bios en quelque sorte où les poulets vivent derrière les maisons avec les canards et les cochons. En Europe, plusieurs cas de la maladie de la vache folle ont été déclarés au sein de troupeaux bovins ne relevant aucunement de l’élevage intensif; même en circuit bio, les bovins doivent subir obligatoirement des tests pour détecter cette maladie avant d’être abattus.

"La santé de l’homme est le reflet de celle de la Terre"(Heraclite)


SOUFFRANCE DES ANIMAUX

En Amérique du Nord, 28 milliards d’animaux sont élevés et tués annuellement. Pour eux, la viande est toujours une source de souffrance, elle leur coûte toujours la vie.

"PORC BIO,VIANDE HEUREUSE!"


Ce lamentable slogan d’Equiterre, "Porc bio, viande heureuse", découle du même marketing hypocrite que celui employé par tous les autres exploiteurs d’animaux. La préoccupation première des vendeurs de viande bio n’est nullement écologique ou éthique, l’objectif n’est pas un hypothétique bonheur animal ou la survie de la planète, mais vise essentiellement à produire une chair animale ayant "meilleur goût", afin de tirer un maximum de profits sur le dos gras et juteux des animaux.

Le plus grand distributeur nord-américain de cochons, les Viandes du Breton, s’est lui aussi lancé dans ce lucratif marché de la viande "verte", se vantant même de produire un "porc avec un avenir". Son "porc naturel et bio" est élevé dans plus d’une cinquantaine de fermes du Québec et des Maritimes qui doivent fournir chaque année l 650 cochons venant de 100 truies. Les animaux sont par la suite "transformés" dans l’abattoir de la compagnie. Vendu trois fois plus cher, ce cochon bio est distribué dans tout le Québec, en Ontario, au Japon mais surtout aux États-Unis. Du Breton vend aussi des oeufs bios et des céréales pour nourrir les animaux bios.

En mai 2002, un incendie a complètement détruit l’usine de cochons du Breton à Notre-Dame du Lac, dans le Témiscouata. Toutes les sources d’eau de son ancien emplacement étant à sec ou dangereusement polluées, du Breton fut contraint de se reconstruire dans la ville de Rivière-du-Loup. Malgré la pollution massive engendrée par son usine, son abattoir et ses fermes, la multinationale du cochon se vautre dans la bonne conscience écolo. Ses tueries "respectent l’animal, son milieu de vie, son développement", elle a même réduit le "le stress des animaux".

Tout comme dans le slogan d’Equiterre, le cochon du Breton est heureux et "fier d’être rose":"Dans notre vision, rose équivaut à savoureux". Comment un cochon peut-il être fier et heureux d’avoir une chair rose? Le cochon "naturel", dans l’ordre "naturel" des choses, désire vivre, ne veut pas finir tout cuit.

L’élevage bio, à l’image de tous les autres élevages, exploite des truies afin qu’elles donnent leurs porcelets. Les cochons sont engraissés jusqu’à environ 115 kilos, ce qui prend 7 mois, soit six semaines de plus que dans l’élevage intensif. Les cochons bios, en vivant plus longtemps, demandent encore plus de moulée, de céréales et d’eau, un gaspillage qui est loin d’être écologique.

Pour Equiterre, la viande bio est "moins gorgée d’eau parce que les animaux ont eu la possibilité de bouger à leur guise et de raffermir leurs muscles, la rendant ainsi moins grasse". Les porcelets courent dehors, les cochons peuvent bouger, et puis après? Pas vraiment un plus pour les animaux si cette soi-disante liberté ne sert qu’à raffermir leurs muscles, qu’à rendre leur chair meilleure. Les carnivores écolos devraient être honnêtes envers eux-mêmes et ne pas dissimuler, sous des justifications éthiques et environnementales, leur désir carnassier de muscles, d’organes, de tendons et d’os. Honnêtes aussi envers l’animal mangé. Même "rose", le cochon bio n’est pas heureux de son cruel destin, de sa mort. Et, s’ils sont vraiment écolos, être honnêtes envers la planète. Le cochon bio gaspille les ressources planétaires, demande plus de terres agricoles, pollue tout autant que les autres viandes. Le Québec croule sous la merde de ses l0 millions de cochons et de la merde, même bio, ça sent mauvais.

Breton a récupéré ce marketing bio pour vendre ses cochons et ses oeufs, tentant de nous faire croire, lui aussi, que sa préoccupation première est le bien-être animal et le respect de l’environnement. Le bonheur de l’animal est le dernier de ses soucis dans son "abattoir ultra-moderne et sécuritaire". Un abattoir n’est jamais sécuritaire pour les animaux y laissant leur dernier souffle.

Si le marché du cochon bio se développe de plus en plus au Québec, ce sont les bovins de boucherie, les vaches et les veaux qui dominent les ventes. Ces trois secteurs demeurent intimement liés. Les vaches bios donnent à la fois du lait, des veaux et de la viande. Même pour le lait, le beurre et les fromages bios, il faut un veau (ou un chevreau pour le fromage de chèvre) Et ce veau alimente le marché de la viande bio, tout comme sa mère.


LE BONHEUR DES HUMAINS FAIT LE MALHEUR DES ANIMAUX

Dans tous les aspects de la filière de la viande bio, l’injustice envers les animaux est flagrante, l’exploitation entière. L’aspect moral de la domination d’êtres vivants et sensibles pour s’approprier leur viande, leur lait ou leurs oeufs, n’est jamais abordé. On cache ce que ces animaux produisent réellement: du sang, des yeux remplis de peur et d’angoisse, des cris de désespoir.

Comment peut-on prétendre aimer les animaux, vouloir leur bonheur, tout en plantant un couteau dans leur dos? De quel droit un bébé animal, âgé de seulement quelques jours, est-il enlevé à sa mère? Certains ouvriers d’abattoir admettent que le plus dur est de tuer les agneaux et les veaux. Parfois un veau, tout juste séparé de sa mère, viendra téter le doigt de l’ouvrier dans l'espoir d’avoir du lait, mais il ne recevra que la mort.


Bios ou pas, les cochons seront conduits à l’abattoir entassés de très longues heures et par tous les temps.

Aucun animal ne mérite de naître puis de mourir pour la seule satisfaction des désirs humains, pour leur seul bonheur à eux. En aucun cas la viande ne peut rendre les animaux heureux, puisque la finalité de leur vie demeure toujours une mort programmée d’avance, comme s’ils n’avaient pas le droit fondamental de vivre toute leur existence dans la paix.

Les carnivores se réconfortent à l’idée que les vaches existent pour donner des veaux, les boeufs des hamburgers, les truies des porcelets et les cochons des côtelettes. Pour eux, l’animal mangé n’a aucune valeur en tant qu’individu, il n’a pas un destin personnel, n’est pas une fin en soi. Non-pensant, non-sentant, il est la propriété des humains. Il est celui qu’on soumet, sur qui on exerce un pouvoir, le plus souvent dans la violence. Dans l’élevage bio, comme dans l’élevage intensif, l’animal est réduit à une fonction marchande, un objet, uniquement intéressant par rapport à son utilité pour assouvir les besoins humains. Sans droits, sans paroles, l’animal est considéré comme de la viande avant même d’être tué.

L’éleveur bio qui ose dire, sans rire, qu’il fait une prière avant la mise à mort de son animal, se ment à lui-même en croyant que l’animal lui donne volontairement ses enfants ou sa vie. Il instaure un lien émotionnel, l’animal lui fait confiance mais il l’engraisse pour que sa chair lui rapporte plus. Il tuera sans hésitation un animal sans défense dans le seul but mercantile de vendre de la viande. Comment un humain peut-il soutenir un regard animal plein d’affection puis hypocritement lui donner la mort, en disant qu’il l’aime, qu’il le respecte?

Les animaux font confiance aux humains mais nous les trahissons.

Dans le futur, les producteurs de viande bio veulent mettre en place des parcs d’engraissement bios, des encans bios, des abattoirs bios et des boucheries bios. Pourquoi pas aussi des couteaux, des crochets et des fourchettes bios, des assiettes, des poêles et des casseroles bios, des prières, des chants et des mantras bios pour calmer l’animal avant sa mort bio? La souffrance animale existe même si elle se déroule dans dans un environnement bio. La domination, la brutalité et la douleur ne prennent pas fin parce que la viande est certifiée bio.


ESCLAVAGISTE OU ABOLITIONNISTE ?

On retrouve maintenant de la viande bio dans tous les magasins d’aliments naturels, au détriment parfois des produits végétariens. Il aurait été inconcevable, il y a une trentaine d’années, de voir des carcasses animales en putréfaction dans des magasins dédiés à la santé. Maintenant, dans la croyance populaire, tout ce qui est bio est synonyme de santé, même la viande.

Si certains camouflent leur attachement au goût de la viande sous des fantasmes écologiques, d’autres évoquent d’hypothétiques carences en fer, en protéines ou en calcium, quand ce n’est pas un groupe sanguin ayant absolument besoin de chair animale. Sans leur dose quotidienne de poulet, de boeuf ou de poisson, ces humains vont tomber raide-morts. Toutes les raisons sont bonnes pour se concentrer égoistement sur son nombril, pour ne penser qu’à sa santé d’humain, pour se soulager la conscience des massacres. Pourtant les carnivores, en grande majorité, seraient bien incapables de tuer de leurs propres mains une vache et son veau pour leur repas du soir. Ou leur chien, leur chat ou leur cheval pour en faire un ragoût bio. C’est l’anonymat des victimes animales qui engendre l’indifférence.

La viande bio endort la conscience du carnivore qui contourne ses tourments moraux en repoussant tout sentiment de remords. Puisque les animaux ont une belle vie bio, une belle mort bio, le problème de la souffrance est réglé. Dans ce conte de fées inventé de toutes pièces, les animaux donnent avec plaisir leur chair ou celle de leur bébé, après avoir vécu dans le bonheur le plus total.

Afin de mieux la faire avaler, la viande a été récupérée par le courant bio. Cette viande bio est le résultat de toutes ces campagnes ne visant essentiellement qu’à améliorer les conditions de détention et d’abattage des animaux, ne demandant que leur "bien-être" au lieu de l’abolition de leur condition d’esclave.

Les carnivores dissipent leur sentiment de culpabilité en croyant naivement que les déclarations éthiques, les lois et les normes gouvernementales peuvent empêcher la cruauté. Dans la réalité, malgré toutes les mesures légales, il y a encore et toujours de multiples exemples d’infractions, de pratiques illicites, d’abus, de négligence et de mauvais traitements envers les animaux. Des manquements graves dans les abattoirs et les encans ont été révélés dans les médias, ces dernières années. Pendant l'été 2003, des équipes du groupe Animal's Angels ont passé quatre semaines à suivre des camions de transport longue distance en Amérique du Nord. Sur les routes, ils ont aussi vérifié les fermes, marchés et élevages d'où les animaux provenaient, ainsi que les abattoirs.

Leurs vidéos, décrivant la barbarie du commerce de la viande, ont fait état d’animaux battus, malades, blessés ou transportés - légalement - pendant 48 heures sans rien à boire ou à manger, dans des températures atteignant parfois plus de 40°C. Malgré les dénonciations et les voeux pieux, la situation globale des animaux de s’améliore pas, elle empire. Selon une enquête plus récente, le tiers des abattoirs québécois maltraitent les animaux qui sont tués dans leurs installations. Les rapports d’inspection ont noté l'utilisation abusive du bâton électrique servant à guider les animaux, des planchers glissants qui provoquent des chutes et des blessures, des taux anormalement élevés de décès dans des locaux parfois dépourvus de nourriture, d'eau ou de ventilation. Dans plusieurs abattoirs des animaux abattus restaient vivants pendant plusieurs minutes après leur mise à mort.

Présentement, aucune loi n’est efficace pour sauver les animaux de leur misérable esclavage.

Des sociétés pour la protection des animaux militent pour que les animaux aient accès au plein air, au pâturage, à des litières confortables, qu’ils soient abattus près de leur lieu d’élevage, dans des abattoirs mobiles, rejoignant là le discours bio. Mais qu’est-ce que cela va changer fondamentalement à tout ce génocide animal?

Bio ou pas bio, la mort reste la mort pour les animaux.

L’impitoyable domination ne prendra pas fin avec l’adoption de lois pour améliorer les conditions de détention, pour rendre plus "humaine" la mise à mort des animaux. Même si des lois réduisent le délai entre l’étourdissement et la saignée, le commerce de la mort sera toujours cruel. Aucune mesure légale visant le "bien-être animal" ne peut complètement enrayer sa profonde racine de violence. Le traitement ou le transport "humanitaires" relèvent du même non-sens que les "pièges humanitaires" de l’industrie de la fourrure.

Une conscience ayant des aspirations humanistes revendique l’abolition du commerce du vivant, la fin des oppressions, de toutes les violences esclavagistes. L’exploitation des animaux n’est pas plus acceptable parce qu’elle se dit biologique, qu’elle donne un espace plus grand, une chaîne plus longue ou une cage plus confortable : "Nous devons abolir l’esclavage et ne pas essayer de réformer un état de fait immoral’, nous dit avec justesse le juriste Gary L. Francione. "Si nous protestons contre l’établissement d’un camp de concentration, serait-il approprié de demander des améliorations de vie dans ce camp? Non, parce qu’à un certain niveau le message serait que l’existence de ce camp est o.k.. Dans cette circonstance, la chose la plus approprié serait de se débarrasser de ce camp, parce l’idée même du camp est le problème fondamental. La question n’est pas de savoir comment le camp fonctionne, mais la fin de son existence ".

En vertu des "règles d'abattage’ en vigueur, les animaux-esclaves peuvent être tués par électrocution ou par asphyxie dans des chambres à gaz. Les plus "chanceux’ ont droit à une douche avant d’affronter leur bourreau. Cette réglementation de la mort a une ressemblance macabre avec ce qui ce passait dans le camp d’extermination nazi Treblinka en Pologne. Des haut-parleurs diffusaient du Mozart pendant que des Juifs marchaient vers leur assassinat programmé. Dans cet abattoir humain, la mort n’était pas plus douce ou plus morale parce qu’elle se déroulait au son de la musique.

Dans l’abattoir animal, malgré toutes les lois pour "humaniser" le processus, la mort est toujours brutale pour ces créatures qui ne semblent exister que pour procurer à l’humain "de la nourriture, des peaux, pour être martyrisées, exterminées. Pour ces créatures, tous les humains sont des nazis; pour les animaux, la vie est un éternel Treblinka" (Isaac Bashevis Singer)


VÉGÉTALISME BIO, ANIMAUX HEUREUX!

L’humain n’est pas le seul à démontrer des aptitudes intellectuelles, à utiliser des outils, à posséder une culture, des traditions, une âme. L’animal a lui aussi son histoire, une personnalité unique, une conscience. Il a sa propre perception du monde dans laquelle il peut ressentir peur, joie, plaisir, colère ou tristesse. Avec ses enfants il a des liens affectifs, il n’est pas que de la viande sur pattes. Tout comme l’humain, l’animal veut être libre, en paix avec sa famille, jouir de sa vie le plus longtemps possible.

Si on y pense bien, manger de la viande revient à manger du vivant ayant de d’innombrables similitudes avec l’humain. Cette fraternité devrait logiquement amener le refus de la chair animale, car elle relève presque du cannibalisme. Léonard de Vinci - lui-même végétarien - avait raison quand il décrivait le corps des mangeurs de viande comme "un lieu de sépulture". Un cimetière que la mort fait vivre. Dans notre monde dominé par les carnivores et les exploiteurs de toutes sortes, il est facile de décrire le refus de la chair animale comme de l’extrémisme, presque du terrorisme. Mais ils étaient extrémistes ceux qui luttaient contre l’esclavage et la traite des "nègres", les camps d’extermination nazis, le cannibalisme? Les vrais extrémistes ne sont-ils pas ceux qui tuent la beauté et le mystère du peuple animal dans le seul but de satisfaire leur goût de chair et de sang?

La fin de notre complicité dans ce vaste Treblinka animal ne peut se faire que par une alimentation solidaire et vraiment équitable où toutes les espèces vivantes ont une valeur intrinsèque. Depuis trop longtemps, l’humain se donne une position supérieure, les êtres jugés inférieurs ne servant qu’à combler ses propres besoins dans une relation verticale d’autorité. L’écologie profonde renverse cette perspective anthropocentriste, l’humain ne se situe plus au sommet de la hiérarchie mais se fond dans un mandala, un cercle compatissant.

Puisque l’écologie se définie comme l’interdépendance des systèmes vivants, la vision écologique amène un mode de pensée globale, holistique. Dans ce sentiment d’unicité le réseau des vivants est interrelié, les parties se définissent à travers leur lien au tout. Tout est sacré parce que tout est lié.

Cette connexion avec les arbres, les montagnes, les océans, le cosmos, avec tous les terriens humains comme non-humains, nous fait ressentir la souffrance des autres comme si c’était notre propre souffrance. Cette empathie déclenche une responsabilité universelle qui ne peut, en aucun cas, s’accomplir par des "aliments souillés par le meurtre des animaux" (Plutarque). Une alimentation écologique, en symbiose avec tous les êtres vivants, est nécessairement pacifique.

Individuellement, en tant qu’éco-activistes, la première chose que nous pouvons faire pour aider les animaux mais aussi les humains et la planète, est d’adopter une alimentation qui refuse tous les produits issus de l’exploitation animale.

La destruction des écosystèmes, les pénuries d’eau et de céréales, le gaspillage des ressources, la survie de notre biosphère et de ses habitants exigent beaucoup plus qu’une timide réduction de notre consommation de viande. Bio ou pas, la viande provient d’un acte violent. Et un geste meurtrier reste un geste meurtrier, qu’il soit accompli l00 fois ou quelques fois de temps en temps.

Refuser de manger de la viande devient alors une forme de résistance, un plaidoyer, une prise de position contre les guerres, les énergies de peur, la cruauté, le pouvoir abusif, pour le respect, la justice et l’ahimsa: "Nous devons incarner le changement que nous voulons voir se produire dans le monde" (Gandhi). L’éveil de cette conscience pour la libération de toutes les formes de vie ne se fonde pas seulement sur la raison, mais aussi sur le coeur. En transformant notre alimentation, nous transformons le destin de l’humanité. En libérant les animaux, nous nous libérons aussi.



Lalita sauvée de l'abattoir et qui habite avec l'auteure depuis près de vingt ans.